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#Génie Le Lab – Penser le coworking pour les salariés : pourquoi le modèle reste à inventer ?

Coworking

 

Dans le dernier numéro de la revue scientifique New Technology, Work and Employment (31:2), le sociologue Sytze Kingma revient sur les résultats de deux études menées auprès de fournisseurs de tiers-lieux aux Pays-Bas.

Félix TRAORE, doctorant chez GENIE DES LIEUX sur la thématique des « tiers-lieux et entreprise »,  en propose une analyse et s’interroge sur l’adaptation du modèle du coworking au public salarié. Cette analyse a été réalisée par le biais de Génie Le Lab, le programme de recherche sur les nouveaux modes de travail de Génie des Lieux.

 

L’emballement médiatique autour des espaces de coworking, devenus emblématiques du travail collaboratif, du nomadisme et de la digitalisation, amène un nombre croissant d’entreprises à réinterroger l’environnement de travail qu’elles proposent à leurs salariés. On voit ainsi fleurir des initiatives, telles que la très médiatisée Villa Bonne Nouvelle d’Orange, qui font expérimenter à des salariés le travail dans ce nouveau type d’espaces, en les faisant éventuellement cohabiter avec des travailleurs freelance et des startups. Parallèlement, on voit se développer une offre d’espaces de travail à destination des salariés, situés à mi-chemin entre le domicile et les murs de l’entreprise, souvent regroupés sous le vocable de « tiers-lieux », emprunté au sociologue urbain Ray Oldenburg. Outre les espaces de coworking, certains y incluent des lieux tels que les télécentres, les centres d’affaire ou encore les « business lounges». L’annonce récente, par la SNCF, de l’ouverture de 21 tiers-lieux dans des gares d’Île-de-France à horizon fin 2016, laisse suggérer que la tendance est partie pour s’installer.

 

Coworking et tiers-lieux pour salariés : enfin un début d’analyse comparative !

Si les études autour du coworking ont fait florès au cours des dernières années, les retours d’expérience concernant les tiers-lieux pour salariés, eux, s’avèrent rares et peu documentés. Et pour cause, ils n’avaient suscité jusqu’alors que très peu d’intérêt! Alors que les espaces de coworking accueillent essentiellement  des travailleurs indépendants, des start-up et autres TPE innovantes, jusqu’à quel point les entreprises peuvent-elles s’appuyer sur leur expérience pour savoir ce qu’elles peuvent attendre de ce type d’espaces ?

Le travail du sociologue néerlandais Sytze Kingma, professeur à l’Université de sciences sociales d’Amsterdam, nous apporte des premiers éléments de réponse. A travers un récent article publié dans la New Technology, Work and Employment (n°de juillet 2016), il revient sur deux études de cas menées successivement, en 2012 et 2013, auprès de deux fournisseurs de « tiers-lieux de travail » (third workplaces) ; le premier fréquenté principalement par des indépendants, le second, par des salariés d’entreprise. Que nous apprend-il des attentes et des usages de ces deux publics ?

 

Deux clientèles, deux modèles

Les deux fournisseurs dont les établissements ont été étudiés diffèrent autant par leur clientèle cible que par leur modèle économique, leur aménagement et leur animation.

Meetingplaces : le coworking  communautaire en ville

Le premier, désigné sous le pseudonyme de Meetingplaces (MP), existe depuis 2008, et s’adresse principalement à une clientèle de travailleurs indépendants. Au moment de l’étude, il propose 55 espaces de coworking à travers les Pays-Bas.  Celui qui a fait l’objet de l’enquête a été aménagé dans une ancienne usine rénovée au cœur d’une grande ville néerlandaise. L’accès y est offert en échange de la volonté des coworkers de partager leur savoir-faire. Il repose sur un système de réservation en ligne via lequel chaque visiteur renseigne ses intérêts et domaines de compétence, et qui permet chacun de savoir, à tout moment, qui se trouve dans le coworking. Afin de favoriser les interactions, la disposition des postes se veut incitative, les espaces partagés et collectifs y sont privilégiés, des petits déjeuners y sont régulièrement offerts. Pour assurer son financement, MP loue par ailleurs des salles de réunion et de conférence à des entreprises de plus grande taille

[1].

 

Transportplaces : l’espace « business » en gare

La seconde étude de cas porte sur 11 tiers-lieux aménagés dans des gares et proposés par un fournisseur auquel l’auteur attribue le pseudonyme de Transportplaces (TP). Lancée en 2010, son offre évoque largement les projets actuels de la SNCF. Elle est d’abord conçue dans une perspective pratique : offrir à des salariés tertiaires, majoritairement très qualifiés, des lieux facilement accessibles depuis leur domicile, ou qui leur permettent de travailler lorsqu’ils sont de passage. L’intérêt premier pour cette clientèle est d’éviter ainsi des allers-retours chronophages. Dans ces espaces, un effort visible est fait pour entretenir une atmosphère « business » : conception ouverte et transparente, avec une dominance de blanc, chaînes d’information économique en continu sur les écrans. L’accès est payant, on y trouve davantage de positions isolées et l’on peut y louer des bureaux privatifs.

Malgré un positionnement différent, ces fournisseurs sont partiellement mis en concurrence : l’espace Meetingplaces accueille, bien qu’à la marge, des salariés, tandis que les espaces Transportplaces accueillent quelques indépendants. De fait, une partie des 50 enquêtés fréquente les espaces deux fournisseurs. Par ailleurs, les deux populations d’usagers sont très similaires en termes d’âge et de genre. Reste à savoir le plus important : qu’est-ce que ces abonnés viennent y chercher qu’ils ne trouvent pas chez eux ou dans les locaux de leur employeur ?

 

Circonscrire la sphère professionnelle ET gagner en flexibilité

Commençons par les attentes que les publics de ces deux espaces ont en commun. A rebours d’un discours répandu qui célèbre la porosité des sphères privée et professionnelle, ces derniers y voient un moyen de maintenir ou de rétablir les frontières entre ces deux sphères – avec des enjeux différents selon qu’ils travaillent principalement à domicile ou au bureau. Sur ce point, la découverte est relative : ces résultats viennent appuyer le rapport de l’agence britannique ZZA, publié en 2010, sur le travail en tiers-lieu[2]. Renvoient-t-ils alors au domaine de la fiction les attentes, souvent évoquées, d’une plus grande flexibilité dans l’organisation du travail ? Pas pour autant. Chez les indépendants comme chez les salariés enquêtés, une plainte récurrente concernait les horaires d’ouverture, jugés trop restrictifs. Ceux-ci correspondaient en effet à des horaires de bureau classiques (fermeture les soirs et week-end), tandis que leurs publics espéraient une amplitude plus large. Comment interpréter ce double constat ? Et si, plutôt que de travailler sur le modèle « Anytime, anywhere » promu par les grandes entreprises de l’informatique, ces usagers aspiraient, plus modestement, à intégrer la variabilité de leurs semaines de travail (voire de leurs engagements professionnels et de leurs humeurs) tout en conservant un cadre de travail structuré ?

 

Des attentes différentes voire contradictoires

Se rapprocher des autres, s’isoler du bureau

Au-delà de ces traits communs, les attentes et les usages varient sensiblement selon les individus, avec des différences marquées entre indépendants et salariés. Tandis que les uns envisagent le tiers-lieu comme un complément à leur domicile, les autres situent leurs attentes en référence au bureau dont ils disposent au sien des murs de leur entreprise. Les premiers viennent y chercher un espace plus vivant et dynamique, où ils pourront socialiser, partager des expériences de travail, faire du réseau et se sentir plus stimulés qu’à la maison. Ils attendent des gérants une politique d’animation volontariste pour encourager les échanges et la collaboration. Les seconds, quant à eux, y voient davantage un moyen de s’extraire du bureau au profit d’un endroit plus calme, à distance des sollicitations, pour y réaliser  des tâches qui nécessitent une concentration suivie (rédaction d’un rapport, d’une présentation, travail d’analyse, etc.). Ils sont donc en recherche d’une atmosphère professionnelle, suffisamment silencieuse, dans un espace au moins aussi bien équipé que les locaux de leur employeur. Ils viennent alors davantage pour s’isoler que pour socialiser, et se montrent plus exigeants en termes d’équipement, de confidentialité et de privacité.

 

Cohabiter, s’identifier

Comme l’on peut s’y attendre, ces divergences se traduisent dans les comportements et les modes de cohabitation qui prévalent dans les tiers lieux. Dans le coworking de Meetingplaces, on échange de manière informelle, on se présente les uns aux autres, on se retrouve autant que possible autour de l’espace café ou à la pause déjeuner. Dans les établissements de Transportplaces, les échanges sont plus rares, moins denses, et l’on y valorise avant tout la discrétion. Outre les enjeux liés à des situations de travail différentes, les préférences des usagers revêtent une dimension plus symbolique d’identification à l’espace qui, là aussi, les distingue ; l’auteur avance l’exemple d’un enquêté qui fréquente deux tiers-lieux, mais préfère celui de Transportplaces pour son apparence plus « business », davantage compatible, selon lui, avec son identité de comptable…

 

Conclusion ? Gare au mimétisme !

L’émergence du coworking donne aux entreprises l’occasion de reconsidérer l’opportunité de proposer à leurs salariés des alternatives entre le domicile et les bureaux traditionnels. A ce titre, leur démarche répond aux préoccupations les plus actuelles des professionnels: allongement des temps de trajet domicile-travail, limites et freins au télétravail, fortes attentes quant à la qualité de vie au travail, défis de la conciliation des temps et des espaces sociaux. Le travail de Sytze Kingma nous appelle néanmoins à une mise en garde contre tout réflexe mimétique : proposer des tiers-lieux de travail appropriés aux salariés ne peut pas revenir à intégrer ou reproduire un modèle conçu pour des indépendants et start-upers, dont la situation et les besoins s’avèrent souvent radicalement différents. A l’inverse, le choix d’une offre pertinente passera par une analyse fine des attentes, des usages et des identités professionnelles spécifiques à ce nouveau public.

 

Références

Kingma S., “The constitution of ‘third workspaces’ in between the home and the corporate office”, New Technology, Work and Employment 31:2

Oldenburg R., 1989, The Great Good Place: Cafés, Coffee Shops, Bookstores, Bars, Hair Salons, and Other Hangouts at the Heart of a Community, Marlowe, 380 p.

ZZA Responsive User Environment, Why place still matters in the digital age. Third place working in easy reach of home, October 2011

[1] Les travailleurs indépendants sont jugés comme une clientèle peu rentable. L’article ne donne pas d’informations supplémentaires sur le financement de la structure (éventuelles subventions)

[2] Why place still matters in the digital age. Third place working in easy reach of home. ZZA Responsive User Environment, October 2011

2017-05-04T15:01:43+00:00